Bijoux et amulettes traditionnels slaves : entretien avec Ana Vujic, bijoutière-artisane

Portrait Ana Vujic bijoutière-artisane orfèvrerie slave Lyon

Ana Vujic

Bijoutière-artisane spécialisée en orfèvrerie traditionnelle slave — Lyon

12 ans de pratique du filigrane · Formée à Novi Sad (Serbie)

Ana Vujic pratique le filigrane depuis plus de 12 ans dans son atelier lyonnais, après une formation auprès d'orfèvres de Novi Sad. Elle restaure aussi des pièces anciennes pour des familles de la diaspora slave en France.

Ana Vujic, bijoutière-artisane, dans son atelier de filigrane à Lyon

Derrière chaque broche filigranée, chaque fibule ornée de motifs solaires ou chaque collier de perles millefiori portés lors des fêtes traditionnelles slaves, se cache un savoir-faire séculaire transmis de génération en génération. Ces bijoux ne sont pas de simples parures décoratives : ils racontent une région, une croyance, parfois même le statut social ou marital de celle qui les porte. Alors que la mode slave contemporaine puise de plus en plus dans cet héritage, un artisanat exigeant continue de se transmettre discrètement, dans des ateliers comme celui d'Ana Vujic à Lyon, où l'on torsade encore le fil d'argent à la main comme il y a deux siècles.

Nous avons rencontré Ana Vujic, bijoutière-artisane spécialisée dans le filigrane serbe et bulgare, qui pratique cet art depuis douze ans après une formation auprès d'orfèvres de Novi Sad. Elle restaure également des pièces de famille pour la diaspora slave installée en France et transmet aujourd'hui son savoir à une poignée d'apprentis. Elle nous a ouvert les portes de son atelier pour nous expliquer les techniques, les symboles et l'avenir de cet artisanat.

Question : Qu'est-ce qui vous a menée du droit, ou d'une autre vie, jusqu'au filigrane traditionnel slave ?

En réalité, j'ai grandi dans une famille où ma grand-mère paternelle, originaire de Vojvodine, portait encore au quotidien des boucles d'oreilles en filigrane qu'elle avait reçues de sa propre mère. Enfant, j'étais fascinée par ces motifs minuscules, ces spirales d'argent qui semblaient impossibles à réaliser à la main. J'ai fait des études d'arts appliqués en France, puis j'ai ressenti le besoin de me reconnecter à cette part de mon héritage familial. Je suis partie à Novi Sad pendant près de trois ans pour apprendre auprès d'un orfèvre qui pratiquait le filigrane depuis quarante ans. Ce fut une formation d'une exigence redoutable : au début, on ne touche même pas l'argent, on apprend à torsader du fil de laiton pendant des mois pour acquérir la régularité du geste. Ce n'est qu'après avoir maîtrisé cette gestuelle qu'on nous confie enfin les fils précieux. Cette rigueur m'a marquée à vie, et c'est ce que j'essaie de transmettre aujourd'hui dans mon atelier lyonnais.

Question : Pouvez-vous nous expliquer concrètement en quoi consiste la technique du filigrane ?

Le filigrane consiste à étirer un lingot d'argent ou d'or en un fil extrêmement fin, parfois inférieur à un demi-millimètre de diamètre, à l'aide d'une filière. Ce fil est ensuite torsadé avec un second fil identique pour obtenir une sorte de corde métallique texturée, plus solide et plus décorative qu'un fil lisse. On façonne ensuite cette corde à la pince, en formant des spirales, des volutes, des feuilles ou des grains, que l'on soude un à un sur une plaque support ou que l'on assemble en structure ajourée, sans support du tout, ce qu'on appelle le filigrane "ajouré" ou "en dentelle". C'est la technique la plus exigeante, car chaque soudure doit être invisible et chaque élément parfaitement aligné. Une broche de taille moyenne peut représenter entre quinze et quarante heures de travail selon la densité du motif. On ajoute parfois des grains de métal, une technique appelée granulation, pour donner du relief et accrocher la lumière différemment. C'est un travail de patience absolue : la moindre inattention dans la température du chalumeau peut faire fondre un fil de plusieurs heures de travail en une seconde.

Question : Vous parlez aussi souvent des fibules. Quelle est leur place dans l'orfèvrerie traditionnelle slave ?

La fibule est sans doute l'une des pièces les plus anciennes et les plus fascinantes de l'orfèvrerie slave. C'est une agrafe ornementale, généralement en argent ou en bronze, qui servait à fermer les vêtements traditionnels, notamment les costumes régionaux portés lors des fêtes religieuses orthodoxes et catholiques ou des mariages. Contrairement à un simple bouton, la fibule était pensée comme un bijou à part entière, souvent de grande taille, avec un décor ciselé, gravé ou en filigrane. Sa forme et la richesse de son décor indiquaient la région d'origine de celle qui la portait, mais aussi parfois son statut : une jeune fille non mariée, une femme mariée ou une veuve ne portaient pas les mêmes motifs ni la même taille de fibule dans certaines régions de Serbie ou de Bulgarie. On trouve des fibules circulaires à motifs solaires, des fibules en forme de croissant ou des fibules à longue tige décorative. Aujourd'hui, je restaure régulièrement des fibules de famille apportées par des clientes dont l'arrière-grand-mère les portait déjà, et c'est toujours un moment très émouvant de redonner vie à ces pièces.

Atelier de filigrane slave avec établi, fils d'argent torsadés et outils d'orfèvrerie

Question : Vous évoquez aussi les perles millefiori. D'où viennent-elles et comment sont-elles utilisées dans les bijoux slaves ?

Les perles millefiori, littéralement "mille fleurs" en italien, sont des perles de verre coloré fabriquées à partir de baguettes de verre assemblées en motifs, puis découpées en fines tranches qui révèlent un dessin floral ou géométrique répété à l'infini. Cette technique, popularisée par les verriers de Murano, a été adoptée et adaptée par les artisans d'Europe de l'Est dès le dix-neuvième siècle, notamment dans les régions commerçant avec l'Adriatique. En Serbie et en Bulgarie, on les intègre souvent en alternance avec des éléments en filigrane sur des colliers de fête, créant un contraste entre l'éclat mat de l'argent et la couleur vive du verre. Dans certaines régions de Bosnie, les perles millefiori ornaient aussi les coiffes traditionnelles portées lors des cérémonies de mariage. Ce que j'aime avec ces perles, c'est qu'elles apportent une touche de couleur qui contraste avec la sobriété habituelle de l'argenterie slave, sans jamais devenir criard, car les teintes restent toujours en harmonie avec les costumes brodés portés en dessous.

Question : On associe souvent ces bijoux à des symboles protecteurs. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette dimension ?

C'est un aspect essentiel, encore très présent dans l'imaginaire collectif même si on n'y pense plus consciemment aujourd'hui. Beaucoup de motifs qu'on retrouve en filigrane ou en gravure descendent directement des croyances païennes slaves antérieures à la christianisation. Le motif solaire, ce cercle entouré de rayons ou de spirales, symbolisait la protection contre le mauvais œil et la fertilité. On le retrouve sur les fibules, mais aussi sur les boucles d'oreilles rondes portées par les jeunes mariées. Les motifs végétaux, feuilles de chêne ou de vigne, évoquaient la force et la longévité du mariage. Certaines amulettes en forme de croissant de lune, portées en pendentif, étaient censées protéger les femmes enceintes. On trouve aussi des amulettes composites qui mêlent un petit grelot, censé éloigner les esprits malveillants par son tintement, et une pierre semi-précieuse comme le corail ou la cornaline, réputée protéger contre les maladies. Ces croyances rejoignent d'ailleurs des éléments qu'on retrouve dans la mythologie slave et ses créatures fantastiques, où le bijou tenait souvent un rôle de talisman actif, pas seulement décoratif.

Question : Comment expliquez-vous les différences entre le filigrane serbe et celui d'autres pays slaves comme l'Ukraine ?

C'est une question que l'on me pose souvent et la réponse est passionnante, car chaque région a développé son propre vocabulaire décoratif tout en partageant la même technique de base. Le filigrane serbe et bulgare, que je pratique, privilégie des compositions très denses, symétriques, presque mathématiques dans leur construction : des rosaces, des étoiles à huit branches, des motifs géométriques répétés en miroir. C'est un style qui évoque presque l'architecture ottomane, héritage des siècles de présence turque dans les Balkans. Le filigrane ukrainien, en revanche, s'inspire davantage de motifs floraux et végétaux, très proches de ceux qu'on retrouve dans la broderie traditionnelle vyshyvanka : des tournesols stylisés, des blés, des guirlandes de fleurs entrelacées. C'est un style plus organique, moins rigide dans sa composition. Le filigrane russe, notamment celui de la région de Kazakovo, tend vers des motifs plus baroques et végétaux avec beaucoup de volutes. Ces différences ne sont pas anodines : elles reflètent l'histoire, la géographie et les influences successives de chaque région, byzantine, ottomane ou occidentale selon les cas.

Détail de broche en filigrane serbe avec motifs géométriques et perles millefiori

Question : Ces bijoux traditionnels ont-ils encore leur place dans le quotidien, ou sont-ils réservés aux grandes occasions ?

Les deux, en réalité, et c'est ce qui rend mon métier passionnant aujourd'hui. Les pièces les plus imposantes, les grandes fibules ou les parures complètes de coiffe, restent réservées aux fêtes traditionnelles, aux mariages célébrés selon le rite orthodoxe ou catholique, et à certains événements culturels comme les festivals de danse slave et de traditions folkloriques, où les costumes complets sont sortis avec leurs parures d'origine. Mais je constate depuis quelques années un vrai regain d'intérêt pour des pièces plus discrètes et portables au quotidien : de petites boucles d'oreilles en filigrane simplifié, des bagues fines avec un unique motif solaire, des pendentifs minimalistes. Une nouvelle génération de designers, souvent issus de la diaspora slave installée en Europe occidentale, réinterprète ces codes ancestraux avec des lignes plus épurées, pensées pour un usage quotidien tout en gardant le geste technique traditionnel intact. C'est exactement la même dynamique que celle qu'on observe dans la mode slave contemporaine, qui puise dans l'héritage traditionnel sans le muséifier. Je travaille moi-même avec plusieurs clientes qui veulent porter un bijou hérité de leur grand-mère, mais retravaillé pour un usage plus contemporain, sans en trahir l'esprit.

Question : Comment jugez-vous l'état de la transmission de ce savoir-faire aujourd'hui, en France et dans les pays slaves ?

C'est un savoir-faire fragile, il faut être honnête. Le nombre d'orfèvres maîtrisant encore le filigrane traditionnel à la main, sans outillage industriel, diminue chaque année dans les Balkans comme en Ukraine ou en Russie. La formation est longue, peu rémunératrice au début, et la concurrence des bijoux fantaisie produits en série décourage beaucoup de jeunes de se lancer. Pourtant, je vois aussi des signaux encourageants : des associations culturelles en France organisent des ateliers d'initiation, des marchés artisanaux valorisent ces savoir-faire auprès du grand public, et Internet permet à des artisanes isolées de vendre directement leurs créations sans intermédiaire. Je pense sincèrement que la survie de cet artisanat passe par ce type de rencontre entre tradition et diffusion moderne. C'est aussi pour cette raison que je collabore régulièrement avec les artisans qui perpétuent les techniques d'orfèvrerie et de broderie slaves, un réseau qui met en lumière ce patrimoine vivant et aide les artisans comme moi à trouver une clientèle sensible à ce travail manuel exigeant plutôt qu'à la production de masse.

Question : Pour quelqu'un qui découvre ces bijoux, quels conseils donneriez-vous avant un premier achat ?

D'abord, se renseigner sur la provenance et la technique réelle de fabrication : beaucoup de bijoux vendus comme "traditionnels slaves" sont en réalité des reproductions moulées en série, sans aucun travail de filigrane manuel. Un vrai bijou en filigrane présente de légères irrégularités, des soudures visibles à la loupe, un poids caractéristique lié à la densité du travail : c'est justement cette imperfection maîtrisée qui fait sa valeur, contrairement à une pièce moulée parfaitement lisse. Ensuite, je conseille de s'intéresser au symbole porté par la pièce avant de l'acheter, plutôt que de choisir uniquement sur un critère esthétique : un motif solaire, une fibule régionale ou une amulette protectrice n'ont pas la même signification, et il est plus riche de porter un bijou dont on comprend l'histoire. Enfin, pour les pièces de famille héritées, mieux vaut consulter un artisan spécialisé avant toute restauration, car un nettoyage inadapté ou une soudure mal exécutée peut irrémédiablement abîmer un filigrane centenaire. Beaucoup de familles slaves installées en France, notamment autour de la communauté que l'on retrouve dans les annonces d'artisans et de créateurs de la scène culturelle russe en France, cherchent justement ce type d'accompagnement pour faire vivre leurs bijoux de famille plutôt que de les laisser dormir dans un tiroir.

Les 3 techniques de bijouterie slave incontournables

Le filigrane — la dentelle de métal

Fils d'argent ou d'or étirés jusqu'à moins d'un demi-millimètre, torsadés puis façonnés en spirales et volutes soudées une à une. C'est la technique reine de l'orfèvrerie serbe et bulgare, capable de produire des pièces d'une finesse extrême, parfois ajourées sans aucun support.

La fibule — l'agrafe qui raconte une région

Agrafe ornementale utilisée pour fermer les costumes traditionnels, la fibule indiquait autrefois la région d'origine et parfois le statut marital de celle qui la portait. Ses motifs solaires, en croissant ou géométriques, sont aujourd'hui restaurés et collectionnés comme des pièces de patrimoine familial.

Les perles millefiori — la couleur venue de l'Adriatique

Perles de verre coloré à motifs floraux, adoptées par les artisans d'Europe de l'Est au dix-neuvième siècle et associées au filigrane sur les colliers de fête. Elles apportent une touche chromatique qui contraste avec la sobriété habituelle de l'argenterie slave.

Ce que les motifs et symboles racontent

Loin d'être de simples ornements, les motifs gravés ou filigranés sur les bijoux traditionnels slaves puisent dans un vocabulaire symbolique hérité des croyances païennes antérieures à la christianisation. Le motif solaire protège du mauvais œil et favorise la fertilité, les feuilles de chêne ou de vigne évoquent la force et la longévité d'un mariage, tandis que le croissant de lune veille sur les femmes enceintes. Ces symboles s'inscrivent dans une culture slave où traditions vivantes et croyances populaires continuent de dialoguer avec la modernité, notamment lors des cérémonies de mariage où certaines de ces pièces sont encore transmises de mère en fille comme un rite de passage silencieux.

Ce que je voudrais que vous reteniez de cet entretien

Pour conclure, si vous vous intéressez aux bijoux traditionnels slaves, retenez d'abord qu'ils ne sont jamais de simples accessoires : chaque motif, chaque technique, chaque pièce raconte une région, une croyance ou une histoire familiale précise. Ensuite, privilégiez toujours la connaissance avant l'achat : comprendre le symbole que l'on porte enrichit considérablement l'expérience, bien au-delà de l'aspect esthétique. Enfin, ce patrimoine reste vivant grâce à des artisans qui continuent, souvent dans la discrétion, à torsader le fil d'argent exactement comme leurs aînés le faisaient il y a un siècle. Faire vivre cet artisanat, c'est aussi préserver un pan entier de la culture slave, entre danse folklorique, costume traditionnel et orfèvrerie, qui mérite qu'on s'y attarde avec autant de respect que de curiosité.

Questions fréquentes sur les bijoux traditionnels slaves

Le filigrane est une technique d'orfèvrerie consistant à torsader de fins fils d'argent ou d'or pour former des motifs délicats. Pratiquée en Serbie, Bulgarie et Ukraine, elle orne broches, boucles d'oreilles et pendentifs traditionnels.

Les fibules, agrafes ornementales portées sur les vêtements traditionnels, symbolisaient le statut social et l'appartenance régionale. Certains motifs solaires ou végétaux avaient une fonction protectrice dans les croyances populaires slaves.

Oui, notamment lors des fêtes traditionnelles, mariages et événements culturels. Une nouvelle génération d'artisans et de designers réinterprète aussi ces pièces pour un usage quotidien contemporain.

Des artisans spécialisés comme Ana Vujic, des marchés culturels associatifs et certaines plateformes de vente directe d'artisanes d'Europe de l'Est proposent des pièces authentiques fabriquées à la main.

Le filigrane serbe privilégie des motifs géométriques denses et symétriques, tandis que le filigrane ukrainien intègre souvent des motifs floraux inspirés de la broderie traditionnelle vyshyvanka.