Tomasz Kowalski
Architecte du patrimoine, spécialiste des structures en bois d'Europe centrale et orientale — Cracovie / cabinet de conseil à Paris
Participant à plusieurs campagnes de restauration UNESCO · Consultant franco-slave
Tomasz Kowalski a participé à plusieurs campagnes de restauration d'églises en bois inscrites au patrimoine UNESCO en Pologne et travaille aujourd'hui avec des associations franco-slaves sur la documentation du patrimoine architectural rural menacé.

Il suffit de traverser une campagne russe, une vallée des Carpates ou un village de Mazovie pour comprendre que l'architecture traditionnelle slave n'est pas un simple décor folklorique : c'est une science du bois transmise de charpentier à apprenti depuis des siècles, une réponse ingénieuse au climat continental et une expression esthétique aussi codifiée que n'importe quel style savant occidental. Izbas russes aux rondins assemblés sans clou, datchas modestes nées de la bureaucratie soviétique, églises en bois des Carpates culminant à plus de trente mètres, maisons à colombages slovaques ornées de motifs peints : ce patrimoine, longtemps considéré comme mineur par l'histoire de l'art officielle, est aujourd'hui redécouvert, documenté et parfois sauvé de justesse. Il s'inscrit d'ailleurs dans un mouvement plus large de redécouverte de la culture slave et de ses traditions vivantes, où l'artisanat, la musique et l'habitat traditionnel reviennent au centre de l'attention.
Pour en parler avec la précision technique qu'il mérite, nous nous sommes entretenus avec Tomasz Kowalski, architecte du patrimoine basé entre Cracovie et Paris, qui a participé à plusieurs campagnes de restauration d'églises en bois inscrites au patrimoine mondial de l'UNESCO en Pologne. Il travaille aujourd'hui avec des associations franco-slaves sur la documentation de ce patrimoine architectural rural, menacé par l'exode, l'incurie et parfois par des rénovations maladroites qui effacent des siècles de savoir-faire. Son regard, à la fois technique et sensible, éclaire une facette méconnue de l'identité slave — celle qui se lit non pas dans les visages ou les traditions culinaires, mais dans la charpente d'une maison.
Question : Pour commencer simplement, pourquoi le bois et non la pierre dans l'architecture traditionnelle slave ?
C'est la première question que je pose à mes étudiants, et la réponse tient en deux mots : disponibilité et climat. Les territoires slaves, de la Russie centrale à la Pologne en passant par l'Ukraine et la Slovaquie, sont historiquement couverts de forêts immenses — bouleaux, pins, épicéas, chênes selon les régions. Le bois était la ressource la plus accessible, la plus rapide à travailler et, contrairement à une idée reçue, extrêmement performante contre le froid. Un mur en rondins bien assemblés isole mieux qu'on ne le pense face à des hivers qui descendent régulièrement sous les moins vingt degrés. La pierre, elle, était réservée aux édifices de pouvoir : forteresses, cathédrales urbaines, palais. Le bois, c'était l'architecture du peuple, celle qui se construisait avec les voisins, en quelques semaines, sans mortier ni clou métallique dans sa version la plus traditionnelle. Les charpentiers utilisaient des assemblages à encoches, des tenons et mortaises taillés à la hache, qui permettaient à la structure de "respirer" avec les variations de température et d'humidité sans se fissurer. C'est une architecture profondément écologique avant l'heure, entièrement biodégradable, et paradoxalement très résistante : certaines églises en bois des Carpates ont plus de trois cents ans et tiennent encore debout sans un seul clou dans leur structure porteuse.
L'izba russe : anatomie d'une maison en bois traditionnelle
Question : Justement, parlons de l'izba. Comment est construite une izba russe et quels sont ses éléments caractéristiques ?
L'izba, c'est vraiment l'archétype de la maison rurale russe, et sa structure est d'une logique remarquable. La base, c'est le sруб — un assemblage de rondins horizontaux empilés et croisés aux angles selon des techniques comme le "v oblo" (avec dépassement des extrémités) ou le "v lapu" (sans dépassement, plus économe en bois mais moins isolant). Ces rondins reposent souvent sur des pierres ou des souches pour les isoler de l'humidité du sol. À l'intérieur, l'élément central est incontestablement la petchka, le poêle en brique ou en argile qui occupe parfois un quart de la surface habitable. Ce n'est pas un simple chauffage : c'est le cœur social et fonctionnel de la maison. On y cuisine, on y sèche le linge, on y dort l'hiver sur une plateforme aménagée au-dessus, et dans les campagnes les plus reculées, on s'y lavait même à l'ancienne avant l'apparition des bania, les bains de vapeur séparés. L'izba comporte généralement une seule grande pièce de vie, parfois divisée par des rideaux ou des cloisons légères, avec un coin dédié aux icônes appelé le "krasny ugol", le coin rouge ou coin beau, toujours orienté à l'est. Le toit, en général à deux pans très pentus pour évacuer la neige, était traditionnellement couvert de bardeaux de bois ou de chaume selon les régions. Ce qui me fascine encore après des années d'étude, c'est la modularité : une izba pouvait être démontée, transportée sur plusieurs kilomètres en traîneau l'hiver, puis remontée à l'identique sur un nouveau terrain. C'est une architecture littéralement mobile.
Les églises en bois des Carpates, chef-d'œuvre de charpenterie
Question : Vous avez participé à des restaurations d'églises en bois classées UNESCO. Qu'est-ce qui rend ces édifices si exceptionnels ?
Ah, les églises en bois des Carpates, c'est mon domaine de cœur, celui pour lequel j'ai consacré le plus d'années de ma carrière. Il faut imaginer des édifices qui montent parfois à trente-cinq mètres de haut, entièrement en bois, sans structure métallique porteuse, construits par des charpentiers qui n'avaient souvent aucune formation académique mais une maîtrise transmise sur plusieurs générations. Seize de ces églises, réparties entre le sud de la Pologne et l'ouest de l'Ukraine, sont inscrites au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 2013, sous l'appellation "Églises en bois de la région des Carpates en Pologne et en Ukraine". Ce qui frappe d'abord, c'est la verticalité : contrairement à l'izba, horizontale et modeste, l'église en bois s'élève en plusieurs étages de toitures superposées, créant un effet de silhouette pyramidale ou en étoile selon les traditions locales — boyko, lemko, hutsul en Ukraine occidentale, ou les styles polonais du sud comme celui de la Petite-Pologne. La structure repose sur un système de charpente appelé "zrąb" en polonais, où chaque étage de toiture repose sur une ossature indépendante qui redistribue le poids vers le bas sans jamais solliciter un seul clou. Restaurer ces édifices, c'est un travail d'orfèvre : il faut identifier les pièces de bois pourries, souvent centenaires, les remplacer par des essences identiques travaillées avec les mêmes outils traditionnels, sans quoi la structure entière se déséquilibre. J'ai passé des étés entiers sur des échafaudages en Petite-Pologne à démonter puis remonter des sections de toiture pièce par pièce, numérotées comme un puzzle géant. C'est un travail éprouvant mais d'une richesse humaine incroyable, on est proche du village, on partage les repas avec les habitants qui viennent souvent nous aider bénévolement le week-end.

Question : Ces techniques de charpente se retrouvent-elles ailleurs dans le monde slave, en Slovaquie ou en Ukraine par exemple ?
Oui, mais avec des variantes régionales passionnantes. En Slovaquie, notamment dans les régions de montagne comme le Kysuce ou l'Orava, on retrouve des maisons à colombages qui empruntent davantage à une tradition d'Europe centrale, avec une ossature de bois apparente remplie de torchis ou de briques crues, peinte de couleurs vives — bleu, ocre, blanc à la chaux. C'est une hybridation intéressante entre la tradition slave du rondin et l'influence germanique du colombage, héritée des échanges commerciaux et des migrations à travers les Carpates occidentales. En Ukraine, notamment dans les régions rurales de l'Ouest, on retrouve des izbas très proches du modèle russe mais avec des toits en chaume plus fréquents et des décors extérieurs peints de motifs floraux extrêmement colorés, une tradition qu'on appelle localement "pyzankarstvo" quand elle s'applique aux œufs décorés mais qui déborde largement sur l'architecture domestique. Ce qui me passionne, c'est de voir comment une même contrainte technique — bâtir en bois dans un climat rigoureux — génère des solutions esthétiques radicalement différentes selon les influences locales : orthodoxes en Russie et en Ukraine orientale, catholiques et légèrement germanisées en Pologne et en Slovaquie. C'est une cartographie architecturale qui recoupe d'ailleurs assez fidèlement celle des pays slaves et leurs identités culturelles régionales, avec des frontières stylistiques qui ne correspondent pas toujours aux frontières politiques actuelles.
La datcha : petite histoire d'un phénomène social russe
Question : La datcha est un peu l'image d'Épinal de l'architecture russe moderne. D'où vient-elle vraiment ?
La datcha, c'est une histoire sociale autant qu'architecturale, et c'est ce qui la rend si intéressante. À l'origine, sous l'Empire russe, la datcha était un cadeau que le tsar offrait à ses courtisans — le mot vient d'ailleurs du verbe "davat", donner. C'était une résidence secondaire réservée à une élite restreinte. Mais c'est vraiment sous l'ère soviétique que le phénomène a explosé, de manière assez paradoxale d'ailleurs pour un régime officiellement anti-propriété privée. À partir des années 1950-1960, l'État soviétique a distribué des petites parcelles de six cents mètres carrés — le fameux "chest sotok" — aux ouvriers et employés urbains, avec l'autorisation d'y construire une modeste maison de week-end et surtout d'y cultiver un potager. C'était à la fois une soupape sociale, un complément alimentaire indispensable en période de pénurie, et un geste de contrôle : l'État savait précisément où et comment ses citoyens construisaient. Architecturalement, la datcha soviétique classique est d'une modestie touchante : une petite structure en bois d'un ou deux étages, souvent auto-construite avec les moyens du bord, sans grand souci esthétique mais avec une inventivité remarquable pour optimiser le moindre mètre carré. Après la chute de l'URSS, la datcha a évolué : certaines sont devenues de véritables maisons secondaires cossues en périphérie de Moscou ou Saint-Pétersbourg, tandis que d'innombrables datchas modestes continuent d'exister, transmises de génération en génération, toujours utilisées pour le jardinage estival. C'est un phénomène social qui dépasse largement l'architecture : la datcha, c'est le lien intime que la société russe entretient avec la terre, même en pleine urbanisation.
Symbolique des décors sculptés et fenêtres ouvragées
Question : On voit souvent des photos d'izbas avec des encadrements de fenêtres richement sculptés. Que signifient ces décors ?
Ce sont les nalichniki, et c'est un sujet que j'adore parce qu'il révèle toute une cosmologie populaire derrière ce qui pourrait sembler être une simple décoration. Ces frises de bois découpé encadrant les fenêtres portaient à l'origine une fonction protectrice : la fenêtre était perçue comme un point de vulnérabilité de la maison, un passage possible pour les esprits malveillants, et le décor sculpté servait de talisman. On retrouve des motifs solaires — des disques rayonnants représentant Yarilo, la divinité slave du soleil — des motifs floraux évoquant la fertilité et la protection végétale, ou encore des figures animales stylisées comme des oiseaux ou des chevaux, symboles de bon augure très présents dans la mythologie et le paganisme des anciens Slaves qui a profondément irrigué cet artisanat bien après la christianisation officielle. Les couleurs avaient aussi leur importance : le bleu était censé repousser le mauvais œil, tandis que le rouge, couleur de la beauté et de la vie dans le vocabulaire slave ancien, ornait souvent les linteaux principaux. Chaque région avait ses styles reconnaissables : les nalichniki de la région de Nijni Novgorod sont réputés pour leur exubérance baroque, avec des découpes en dentelle presque impossibles à reproduire aujourd'hui faute d'artisans formés à ces techniques. Ce que je trouve admirable, c'est que ces décors n'étaient jamais gratuits : ils combinaient toujours une fonction pratique — souvent protéger le bois contre les intempéries en le recouvrant partiellement — et une fonction symbolique de protection spirituelle du foyer. C'est de l'art populaire slave et ses expressions architecturales traditionnelles au sens le plus complet du terme, comme le documente d'ailleurs très bien l'art populaire slave et ses expressions architecturales traditionnelles répertorié sur artpopulaire.fr.

Un patrimoine en péril : enjeux de conservation
Question : Quel est l'état de conservation réel de ce patrimoine aujourd'hui ? On entend parler de villages entiers qui se vident.
C'est malheureusement la réalité la plus dure de mon métier. L'exode rural qui touche la Russie, l'Ukraine et dans une moindre mesure la Pologne depuis les années 1990 a laissé des milliers d'izbas et de petites églises paroissiales sans habitants ni entretien. Une structure en bois, aussi solide soit-elle, ne résiste pas à l'abandon : sans chauffage régulier, l'humidité s'infiltre, les rondins pourrissent de l'intérieur, les toitures s'effondrent en quelques hivers seulement. J'ai vu des villages entiers dans l'oblast d'Arkhangelsk, berceau historique de l'architecture en bois russe, où il ne reste que trois ou quatre familles pour cinquante maisons construites avant la révolution. Le conflit en Ukraine a également aggravé la situation dans certaines régions, avec des dégâts directs sur des églises historiques et une interruption complète des programmes de restauration internationaux qui existaient auparavant en coopération avec des institutions russes et ukrainiennes. Il y a aussi un péril plus insidieux : les rénovations mal faites. Des propriétaires bien intentionnés remplacent des rondins d'origine par du parpaing ou de la brique moderne, posent des fenêtres en PVC à la place des nalichniki sculptés, par manque de moyens ou de conscience patrimoniale. Chaque intervention de ce type efface un savoir-faire qui a mis des siècles à se transmettre. Face à cela, des associations locales et des architectes du patrimoine — dont je fais partie à mon échelle — tentent de documenter systématiquement ce qui subsiste : relevés photogrammétriques, interviews des derniers charpentiers formés aux techniques traditionnelles, formation de jeunes artisans. Certains musées en plein air, comme celui de Kiji sur une île du lac Onega ou le musée Skansen en Pologne, ont réussi à sauver et rassembler des dizaines d'édifices menacés en les démontant et en les reconstruisant sur un site protégé. C'est une solution de dernier recours mais elle a le mérite de préserver physiquement ces trésors pour les générations futures.
Question : Concrètement, que peut faire quelqu'un qui s'intéresse à ce patrimoine sans être architecte, en France par exemple ?
Il y a plusieurs façons de contribuer sans être spécialiste. La première, la plus simple, c'est de voyager de manière responsable : visiter ces sites, payer les droits d'entrée quand ils existent, achèter de l'artisanat local plutôt que des souvenirs produits en série, cela finance directement les communautés qui entretiennent ce patrimoine. La deuxième, c'est de soutenir les associations qui documentent et restaurent ces bâtiments — beaucoup fonctionnent avec des dons ou du mécénat de compétences, y compris pour des tâches non techniques comme la traduction, la communication ou l'organisation d'expositions. En France, plusieurs associations franco-slaves organisent des expositions photographiques ou des conférences sur ce patrimoine méconnu, souvent en lien avec les communautés issues de la diaspora slave installée en France, qui gardent un attachement affectif fort à ces paysages architecturaux de leur pays d'origine. Enfin, il y a un travail de sensibilisation tout simple : parler de ce patrimoine, le photographier, le partager, car sa plus grande menace reste l'indifférence. Un bâtiment que personne ne connaît ni ne valorise a beaucoup moins de chances d'être sauvé qu'un édifice médiatisé. C'est aussi pour cela que j'accepte des interviews comme celle-ci : chaque personne sensibilisée à l'existence de ces izbas et de ces églises en bois est un allié de plus pour leur préservation à long terme.
Ce que je voudrais que vous reteniez de cet entretien
Si je devais résumer des années passées sur les toitures des églises en bois des Carpates et dans les villages où subsistent encore quelques izbas centenaires, je dirais ceci : l'architecture traditionnelle slave n'est pas un vestige folklorique figé, c'est une science technique et une expression artistique d'une sophistication rarement reconnue à sa juste valeur. Derrière chaque rondin assemblé sans clou, chaque nalichniki sculpté, chaque toiture pyramidale d'église, il y a des générations de charpentiers qui ont perfectionné un savoir-faire adapté à un climat exigeant et à une vision du monde où la maison protège autant le corps que l'esprit. Ce patrimoine est aujourd'hui fragile, menacé par l'exode rural, l'abandon et parfois par des rénovations qui l'effacent sans le vouloir. Mais il n'est pas perdu : des architectes, des associations, des musées en plein air et des voyageurs curieux continuent de le documenter, de le restaurer et de le faire connaître. Si cet entretien vous a donné envie d'en savoir plus, je vous encourage vivement à visiter l'un de ces villages ou musées lors d'un prochain voyage dans les pays slaves — vous y découvrirez une facette de cette culture aussi riche que méconnue.